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Diversité des corps

L’expression « diversité des corps » renvoie à la pluralité des formes, des capacités, des apparences et des usages corporels, mais celle-ci est surtout employée dans les sciences sociales pour analyser la manière dont les sociétés hiérarchisent ces variations. Les études féministes ont montré que les corps ne sont jamais de simples données biologiques : ils sont rendus lisibles ou illisibles au sein de normes de genre qui en déterminent la légitimité. La philosophe états-unienne Judith Butler a ainsi souligné que les corps « intelligibles » sont ceux qui se conforment aux régimes de genre dominants, tandis que la chercheuse états-unienne spécialisée dans les études culturelles contemporaines, Susan Bordo, a analysé la manière dont les idéaux corporels – minceur, jeunesse, etc. – façonnent les pratiques et les identités. 

Les disability studies ont élargi cette réflexion en démontrant que les critères de validité corporelle reposent sur une construction sociale. L’enseignante-chercheuse états-unienne Rosemarie Garland-Thomson a par exemple montré que le « validisme » produit des corps dits « déficients » (disabled bodies) en fonction de normes d’autonomie, de productivité et de fonctionnalité. Cette critique met en évidence que la marginalisation de certains corps n’est pas la conséquence de limitations individuelles, mais d’organisations sociales et matérielles qui les rendent invalidants.

La notion de « diversité corporelle » permet aussi d’articuler les rapports sociaux. Les approches intersectionnelles, de la juriste et professeure afro-américaine Kimberlé Crenshaw à l’enseignante-chercheuse afro-américaine Patricia Hill Collins, rappellent que les expériences corporelles dépendent d’agencements simultanés de genre, de race, de classe, de sexualité, d’âge ou de handicap. Un corps racisé, gros, trans ou vieillissant ne subit pas les mêmes contraintes de visibilité ou de stigmatisation qu’un corps correspondant aux normes dominantes.

Ainsi, parler de diversité des corps revient moins à célébrer une pluralité descriptive qu’à interroger les mécanismes par lesquels les sociétés produisent le « normal » et « l’anormal », distribuent valeur et reconnaissance, organisent l’accès aux espaces publics et aux représentations. Dans le contexte français, les travaux de la philosophe Charlotte Puiseux prolongent ces analyses en interrogeant les normes de validité corporelle à partir des expériences du handicap, de la douleur et de la marginalisation, montrant comment les corps minorisés sont assignés à des régimes spécifiques de visibilité et de parole. La notion invite à penser la matérialité des corps comme un terrain de pouvoir, situé à l’intersection de normes esthétiques, biomédicales, politiques et culturelles.

Cette notice a été rédigée par des étudiant·es du master Études sur le genre.

Références

  • Bordo, S. (1993). Unbearable Weight: Feminism, Western Culture, and the Body. Berkeley : University of California Press.
  • Butler, J. (1990). Gender Trouble: Feminism and the Subversion of Identity. New York : Routledge.
  • Butler, J. (1993). Bodies That Matter: On the Discursive Limits of “Sex”. New York : Routledge.
  • Garland-Thomson, R. (1997). Extraordinary Bodies: Figuring Physical Disability in American Culture and Literature. New York : Columbia University Press.
  • Puiseux C. (2022). De chair et de fer. Vivre et lutter dans une société validiste. Paris : La Découverte.