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Travail émotionnel

Le concept de travail émotionnel a été forgé par la sociologue Arlie Russell Hochschild au début des années 1980 dans The Managed Heart: Commercialization of Human Feeling. Il désigne la régulation consciente des émotions — les déclencher, les moduler ou les réprimer — afin de les conformer à des normes socialement prescrites. Hochschild distingue le emotion work de la sphère privée, où les personnes ajustent leurs sentiments pour se conformer aux attentes d’autrui, du emotional labor propre au travail salarié, où ces compétences deviennent marchandisées et contrôlées par l’organisation. En français, l’expression « travail émotionnel » recouvre généralement ces deux dimensions ; la distinction est précisée ici lorsqu’elle est analytiquement nécessaire.
Les « feeling rules » et les techniques de surface acting ou de deep acting deviennent alors des ressources économiques, mais aussi des sources de dissonance émotionnelle lorsque l’émotion exprimée diverge de l’émotion éprouvée.
Les études de genre s’emparent très tôt de ce cadre pour souligner la répartition sexuée de ces exigences. Hochschild place l’émotion au cœur de la division sexuée du travail : concentrées dans les métiers du service et du care, les femmes sont assignées à des dispositions émotionnelles présentées comme naturelles, donc invisibilisées et faiblement rémunérées. Cette perspective se prolonge dans ses travaux sur les chaînes globales du care (Hochschild, 2000), qui montrent que ce travail est largement assuré par des femmes racisées et migrantes.
En France, les recherches sur le care et le travail relationnel approfondissent ce tableau. Pascale Molinier (2013), à partir d’enquêtes en maison de retraite, met en évidence l’ambivalence d’un travail où l’engagement affectif est simultanément ressource professionnelle, source de satisfaction et facteur d’usure, de colère ou de honte que les soignantes doivent contenir. Patricia Paperman (2013) souligne, quant à elle, que ces compétences émotionnelles constituent un savoir situé, structuré par les rapports de genre et de classe.
Les études de genre déplacent enfin le concept au-delà du salariat, vers la vie domestique, militante ou académique. Les travaux sur la charge mentale dans les couples hétérosexuels (Haicault, 1984) prolongent l’intuition hochschildienne d’une captation — marchande ou gratuite — de l’attention et du souci, en articulant organisation du travail domestique et anticipation constante des besoins d’autrui. Les analyses du travail émotionnel dans les recherches sur les violences de genre (Peterson, 2011) rendent également visibles les coûts affectifs de ces recherches, longtemps ignorés par les institutions académiques. Des travaux plus récents, fondés sur des enquêtes croisées, montrent comment ces coûts émotionnels restent peu reconnus et peu pris en charge dans le monde académique, y compris au sein des recherches féministes elles-mêmes (Boué et al., 2024).
Aujourd’hui, la notion circule largement, parfois au prix d’un glissement vers une synonymie imprécise avec « charge mentale » ou « fatigue relationnelle ». Les recherches féministes récentes (Jeantet, 2023) s’attachent à la resserrer sur ce qu’elle rend visible : l’appropriation, par les organisations et par les hommes, du travail de régulation des affects accompli majoritairement par des femmes, des personnes racisées et des travailleuses du care. En rappelant que ce travail est situé, coûteux et politisable, ces recherches maintiennent le concept comme un outil critique central pour analyser les modes contemporains d’exploitation et de subjectivation qui traversent à la fois le travail, les relations intimes et les espaces militants.

Cette notice a été rédigée par des étudiant·es du master Études sur le genre.

Références

  • Boué, M., Mazuy, M., Mullner, P., & Wicky, L. (2024). « Le travail émotionnel dans les recherches sur les violences de genre », Socio-logos, 20.
  • Haicault, M. (1984). « La gestion ordinaire de la vie en deux », Sociologie du travail, 26(3), p. 268–277.
  • Hochschild, A. R. (1983). The Managed Heart: Commercialization of Human Feeling. Berkeley : University of California Press.
  • Hochschild, A. R. (2000). « Global care chains and emotional surplus value », In W. Hutton & A. Giddens (dir.), On the Edge: Living with Global Capitalism (pp. 130–146). Londres : Jonathan Cape.
  • Illouz, E. (2007). Cold Intimacies: The Making of Emotional Capitalism. Cambridge : Polity.
  • Jeantet, A. (2023). « Le travail émotionnel : quel travail et quelles émotions ? », Perspectives interdisciplinaires sur le travail et la santé, 25-1.
  • Molinier, P. (2013). Le travail du care. Paris : La Dispute.
  • Paperman, P. (2013). Care et sentiments. Paris : PUF.
  • Peterson, M. (2011). « Tracking emotional labor costs in feminist fieldwork », International Review of Qualitative Research, 4(1), p. 37–56.