La déviance se définit étymologiquement comme le fait de « sortir du chemin », au sens de « s’éloigner de la norme ». Il s’agit de la transgression d’une norme sociale ou du comportement manifestant cette transgression.
Au tournant du XXᵉ siècle, la sociologie naissante s’éloigne de la conception dominante de la déviance comme défaut individuel intrinsèque. Pour le sociologue français Emile Durkheim (1897), la transgression est un phénomène normal dans toute société, issu du rapport entre l’acte et les normes sociales plutôt que d’une pathologie individuelle. Pour Robert K. Merton (1938), sociologue américain, certains comportements déviants sont des adaptations rationnelles aux tensions structurelles produites par le décalage entre les objectifs valorisés socialement (professionnels, statutaires, financiers) et l’accès limité aux moyens légitimes pour les atteindre.
Dans les années 1960, les sociologues interactionnistes renouvellent l’approche de la déviance. Il ne s’agit plus de comprendre pourquoi certain·es s’éloignent du chemin, mais comment ce chemin est tracé, c’est-à-dire qui définit ce qui est déviant et selon quelles conditions. La contribution de Howard S. Becker est centrale. Dans Outsiders (1963), il théorise la déviance comme un processus social et introduit la notion de « carrière déviante » : ce n’est pas par un basculement soudain mais au fil des interactions qu’une personne adopte puis intègre des comportements dits déviants. Becker analyse les mécanismes d’étiquetage : la réaction sociale (désapprobation, exclusion…) produit l’acte déviant. La déviance résulte ainsi de l’application par les autres d’une norme sociale et d’une sanction. Erving Goffman (1963) étudie les interactions du quotidien : selon lui, le « stigmate » n’est pas une caractéristique intrinsèque d’une personne mais un marquage social dévalorisant contextualisé, susceptible de transformer son identité, ses trajectoires et ses relations. Reliant micro-social et structures sociales, Becker décrit le rôle des « entrepreneur·es de morale », celles et ceux qui créent, imposent et/ou font appliquer les normes, traçant le « droit » chemin selon leurs propres valeurs. Pour Becker, les groupes dotés d’un pouvoir social ou économique peuvent davantage imposer leurs définitions de la déviance, et leurs propres transgressions restent souvent invisibilisées ou non étiquetées.
Plus tard, l’approche individualiste reproche à l’interactionnisme de lisser les différences au sein d’un même groupe social. La rupture introduite par Becker est néanmoins décisive : elle montre que la distinction entre normal et déviant est historiquement, socialement et politiquement construite, et qu’elle fait l’objet de rapports de pouvoir.
Le concept de déviance est aussi utilisé en psychologie sociale, une discipline qui étudie alors comment les individus la perçoivent, la construisent et y réagissent au sein de leur groupe (Chaurand et Brauer, 2008). Des recherches montrent qu’elle peut être négative, mais aussi neutre ou positive, et susciter des réactions plus variées que le simple rejet. Par exemple, elle peut être perçue comme marque de créativité et d’originalité (Chaurand et Brauer, 2008).
En résumé, la déviance renvoie au rapport entre un acte et une norme sociale, et aux réactions qu’il suscite. Elle varie selon les époques, les cultures et les groupes sociaux, et est indissociable des processus de production des normes et des rapports de pouvoir sous-jacents. D’abord mobilisé en sociologie du crime et de la délinquance, le concept de déviance s’est étendu à la sociologie de la jeunesse, du genre et des sexualités, de la santé… Il permet notamment de penser la transgression des normes, la stigmatisation des populations minorisées, la construction des problèmes publics et les pratiques culturelles ou artistiques comme espaces de résistance et de transformation.
Cette notice a été rédigée par des étudiant·es du master Études sur le genre.
Références
- Becker, H. S. (2024 [1963]). Outsiders : Études de sociologie de la déviance. Paris : Éditions Métailié.
- Chaurand, N., & Brauer, M. (2008). « La déviance : une approche psychosociale », Psychologie Française, 53(2), p. 197–212.
- De Larminat, X. (2017). « Sociologie de la déviance : des théories du passage à l’acte à la déviance comme processus », in Sens. Ressources en sciences économiques et sociales [en ligne]
- Durkheim, É. (1897). Le suicide. Paris : F. Alcan.
- Goffman, E. (1975 [1963]). Stigmates : Les usages sociaux des handicaps. Paris : Les Éditions de Minuit.
- Merton, R. K. (1938). « Social structure and anomie. » American Sociological Review, 3(6), p. 672–682.
