Le concept de female gaze fait écho à la notion de male gaze, conceptualisée en 1975 par la théoricienne britannique Laura Mulvey dans son article Visual Pleasure and Narrative Cinema. Avec ce travail, Mulvey analyse la manière dont le regard masculin hégémonique stylise et réifie les figures féminines, les transformant en objets sexuels, disponibles à la fois pour le regard des personnages de l’intrigue et celui des spectateur·ices. C’est à partir de ce concept que se développe l’idée d’une possible sortie de ce male gaze grâce au female gaze, qui ne consisterait pas uniquement en une inversion du regard masculin.
Au contraire, le female gaze implique un bouleversement de l’esthétique traditionnelle, qui repose sur une domination patriarcale et contribue à l’asseoir. Avec le female gaze, il s’agit de proposer des histoires racontées du point de vue de personnages féminins, qui remettent en question l’ordre patriarcal et permettent de faire ressentir une expérience féminine aux spectateur·ices, dont le plaisir ne découle pas d’une « pulsion scopique » contrairement au male gaze. Ce que le female gaze met en avant, c’est l’agentivité des femmes, leur capacité à être agentes de leur existence. Celles-ci n’apparaissent plus uniquement sous les traits de corps désirés mais peuvent être à leur tour des corps désirants. Toutefois, leur plaisir, lorsqu’il est mis en scène, n’est pas un spectacle pensé pour le regard masculin dominant.
Dans le même temps, il s’agit également d’aborder des réalités invisibilisées, à l’image des violences de genre et sexuelles ou des expériences de femmes issues de groupes minorisés.
Ce concept est investi par différent·es auteur·ices et réalisateur·ices, comme la canadienne Zoe Dirse, qui l’applique à la question des films documentaires, ou l’étasunienne Paula Marantz Cohen, qui a recours à cette notion pour analyser les costumes dans les comédies romantiques.
En France, l’expression est introduite par la journaliste, autrice et critique de cinéma Iris Brey, dans Le Regard féminin, une révolution à l’écran (2020), un ouvrage dédié aux représentations du corps féminin dans les œuvres cinématographiques. Brey y analyse par exemple le long métrage Thelma et Louise (1991), dans lequel Ridley Scott raconte l’émancipation des deux personnages féminins lors d’un road trip imprévu.
En parallèle, Iris Brey a également coécrit et réalisé la série Split (2023), qui relate la naissance d’une histoire d’amour lesbienne entre une actrice et la cascadeuse qui la double lors d’un tournage. Filmée par une réalisatrice lesbienne et accompagnée d’une bande-son réalisée par les musiciennes lesbiennes Maud Geffray et Rebeka Warrior, cette série semble être le parfait exemple de ce female gaze revendiqué par Iris Brey.
Avec le concept de female gaze, il s’agit donc d’explorer la possibilité d’une sortie du male gaze grâce à des productions qui proposent un autre imaginaire et s’inscrivent en dehors d’un schéma de domination patriarcale.
Cette notice a été rédigée par des étudiant·es du master Études sur le genre.
Références
- Brey, I. (2020), Le Regard féminin : Une révolution à l’écran. Paris : L’Olivier.
- Dirse, Z. (2013). « Gender in Cinematography: Female Gaze (Eye) behind the Camera », Journal of Research in Gender Studies, 3 (1), p. 15-29.
- Marantz Cohen, P. (2010). « What Have Clothes Got to Do with It? Romantic Comedy and the Female Gaze », Southwest Review, 95 (1/2), p. 78-88.
