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Visibilisation

Visibilité, invisibilité et visibilisation sont des notions polysémiques mobilisées en sociologie, philosophie et sciences de l’information et de la communication avec une interdisciplinarité encore limitée (Despontin Lefèvre, 2024). Elles interrogent la construction du regard, les conditions de production de l’in/visible et leurs implications socio-politiques. Karoline Truchon (2014 citée dans Despontin Lefèvre, 2024) distingue visibilité (résultat) et visibilisation (processus stratégique de mise en visibilité).

Ce processus s’inscrit dans une contestation des normes sociales dominantes (genre, sexualité, race, classe, âge…) qui structurent les représentations, les comportements et les hiérarchies sociales, invisibilisant celles et ceux qui s’en écartent. Par exemple, l’hétéronormativité, cadre normatif naturalisant l’hétérosexualité (Wittig, 1980), construit l’hétérosexualité comme une évidence en occultant dès l’enfance les formes de désir ou de relations non conformes (Diter, 2023). L’invisibilité ne résulte donc pas seulement d’un silence passif : elle est aussi le produit de processus d’invisibilisation qui effacent ou marginalisent activement certaines identités de l’espace public (Despontin Lefèvre, 2024). Ces mécanismes incluent discriminations et « aménagements identitaires » par lesquelles les populations minorisées gèrent leur visibilité (Chamberland et al., 2012).

Les stratégies de visibilisation mobilisent actions collectives (marches, réseaux sociaux…), médias, institutions, arts et interactions quotidiennes (pronoms, signes identitaires) pour rendre visibles ces identités et ces expériences marginalisées (Despontin Lefèvre, 2024). Sur un plan épistémologique, les chercheuses féministes articulent et donnent à voir des « points de vue » des marges, des invisibles et des subalternes contre une production androcentrée de la connaissance (Haraway, 1988 ; Harding, 2004 ; Spivak, 1988 citées dans Despontin Lefèvre, 2024).

Cependant, la visibilité est ambivalente : elle peut contester l’invisibilisation mais s’inscrire dans une logique de surveillance, d’objectification stéréotypée et de formatage médiatique, restant traversée par des rapports de pouvoir (Foucault, 1975 ; Voirol, 2005 ; Despontin Lefèvre, 2024). Par ailleurs, l’approche de la subalternité montre que certains groupes marginalisés restent inaudibles malgré leur visibilité, celle-ci n’allant pas de pair avec la possibilité de pénétrer les structures de pouvoir dominantes (Spivak, 1988). Enfin, l’avènement du numérique et la régulation des contenus (signalement des internautes, détection automatique, valorisation algorithmique des contenus) interrogent les conditions de production, mais aussi de visibilisation des contenus (Despontin Lefèvre, 2024).

Focalisée sur les sociétés occidentales et les identités minoritaires visibles, elle tend à négliger les expériences non médiatisées ou non-occidentales. Les effets, notamment psychologiques, de la lutte pour la visibilité soulèvent des enjeux éthiques et politiques à explorer davantage (Derainne, 2023), dans une perspective intersectionnelle.

Cette notice a été rédigée par des étudiant·es du master Études sur le genre.

Références

  • Chamberland, L., Lebreton, C. & Bernier, M. (2012). « Stratégies des travailleuses lesbiennes face à la discrimination : contrer l’hétéronormativité des milieux de travail », Cahiers de l’IERF, 3, chapitre « Perspectives théoriques : de la discrimination à l’hétéronormativité ».
  • Derainne, L. (2023). « Invisibilité sociale ». lethica.unistra.fr [en ligne]
  • Despontin Lefèvre, I. (2024). « Visibilité ». In M. Bouvet, F. Chossière, M. Duc, & E. Fisson (dir.), Catégoriser. Lyon : ENS Éditions, p. 663-675.
  • Diter, K. (2023). « La production de l’évidence hétérosexuelle chez les enfants ». Actes de la recherche en sciences sociales, 249(4), p. 20 37.
  • Foucault, M. (1975). Surveiller et punir : Naissance de la prison. Paris : Gallimard.
  • Haraway, D. (1988). « Situated knowledges. The science question in feminism and the privilege of partial perspective », Feminist Studies, 14, p. 575-599.
    Harding, S. (2004). The Feminist Standpoint Theory Reader. Intellectual and Political Controversies. New York/Londres: Routledge.
    Spivak, G. C. (1988). « Can the subaltern speak? » In Nelson, C. & Grossberg, L. (dir.), Marxism and the interpretation of culture. Chicago : University of Illinois Press, p. 271-313.
  • Voirol, O. (2005). « Visibilité et invisibilité : une introduction ». Réseaux, 129-130(1), p. 9-36.
  • Wittig, M. (1980). « La pensée straight ». Questions Féministes, 7, p. 45–53.