La notion de « politiques de l’intime » s’impose dans la sociologie francophone à la fin des années 2000, notamment avec l’ouvrage collectif dirigé par Isabelle Berrebi-Hoffmann, Politiques de l’intime. Des utopies sociales d’hier aux mondes du travail d’aujourd’hui (2009).
Ce livre documente la manière dont les entreprises et les institutions redessinent les frontières entre vie privée et vie professionnelle : dispositifs managériaux qui encadrent la parentalité, programmes de bien-être au travail, régulation des comportements corporels ou sexuels dans les espaces professionnels. L’intime y apparaît comme un terrain d’intervention et de gouvernement, pris dans des formes de soft paternalism qui redistribuent les responsabilités entre individus, familles et organisations.
Ce déplacement prolonge et reconfigure l’héritage féministe du slogan « le privé est politique », qui avait mis en lumière le caractère structurant des rapports de pouvoir au sein du couple, de la famille et de la sexualité. Les travaux juridiques et philosophiques récents insistent sur la spécificité de ce registre intime : ni simple synonyme du privé, ni totalité inviolable, l’intime renvoie à ce qui concerne les corps, les attachements et les vulnérabilités. L’intime peut être l’objet de normes, de droits ou de contestations.
Les études de genre ont joué un rôle décisif dans cette conceptualisation. Anthony Giddens, avec The Transformation of Intimacy (1992), analyse les recompositions de la sexualité et du couple — notamment la dissociation entre sexualité et procréation — comme l’un des lieux où se jouent les transformations contemporaines des rapports de genre. Eva Illouz, à travers sa théorie du « capitalisme émotionnel », montre comment les affects sont pris dans des logiques marchandes, tandis que la culture thérapeutique redéfinit les scripts de la vie amoureuse, familiale et professionnelle. Ces perspectives éclairent la manière dont l’intime devient une scène d’arbitrage entre autonomie, normes de genre, exigences économiques et régulations morales.
Parallèlement, des recherches plus empiriques suivent les politiques de l’intime au sein des institutions (prisons, foyers, hôpitaux, établissements médico-sociaux). Les travaux sur « l’intimité en institutions » montrent comment la possibilité d’avoir une sexualité, de recevoir des proches ou simplement d’être seul·e dépend de règles explicites ou implicites, marquées par le genre, la classe et l’âge. D’autres enquêtes, en science politique, décrivent la « politisation par l’intime » : engagements qui prennent appui sur les conversations familiales autour du vote, les disputes conjugales sur les normes de genre ou l’expérience des violences sexistes ou racistes.
Dans les usages contemporains, les « politiques de l’intime » désignent à la fois l’intervention croissante de l’État, des entreprises et des expert·es dans les vies affectives et corporelles —réformes du droit de la famille, encadrement des sexualités, dispositifs autour de la parentalité ou de la santé reproductive — et les luttes féministes, queer ou antiracistes qui prennent l’intime comme point de départ de leurs revendications. Plutôt que de séparer ces deux dimensions, la notion permet de les penser ensemble : gouverner l’intime revient à transformer les rapports de genre, et politiser l’intime consiste à contester ces transformations et à en faire un enjeu public.
Cette notice a été rédigée par des étudiant·es du master Études sur le genre.
- Références
- Berrebi-Hoffmann, I. (dir.) (2009). Politiques de l’intime. Des utopies sociales d’hier aux mondes du travail d’aujourd’hui. Paris : La Découverte.
- Giddens, A. (1992). The Transformation of Intimacy: Sexuality, Love and Eroticism in Modern Societies. Cambridge : Polity.
- Illouz, E. (2012). Why Love Hurts: A Sociological Explanation. Cambridge : Polity.
- Henne, K., & Bröckling, U. (dir.) (2016). Governing Intimacy: Regulatory Politics of the Private Sphere. Londres : Routledge.
- Le Renard, A. (2021). Et l’intime est politique. Paris : Seuil.
- Martuccelli, D. (2002). Grammaire de l’individu. Paris : Seuil.
