Le terme « féminicide » désigne le meurtre d’une femme en raison de son genre. Sa généalogie contemporaine s’articule autour de plusieurs moments clés. Dès 1976, lors du Tribunal international des crimes contre les femmes, organisé à Bruxelles, des féministes cherchent un mot capable de nommer un phénomène longtemps dissous dans les catégories floues de « drames familiaux » ou de « crimes passionnels ». Les travaux menés dans les années 1980 et 1990 par la sociologue Diana E. H. Russell, notamment en collaboration avec Jill Radford dans Femicide: The Politics of Woman Killing, donnent au concept sa signification politique actuelle en le définissant comme le meurtre de femmes parce qu’elles sont des femmes.
Dans cette perspective, le féminicide ne constitue pas un acte isolé, mais l’aboutissement d’un continuum de violences, notion formulée par Liz Kelly à la fin des années 1980 pour montrer que les violences masculines s’inscrivent dans un même système de contrôle des corps et des existences féminines. Le féminicide apparaît alors comme le point extrême de ce continuum, où se cristallisent des rapports de dominations sociale, sexuelle, économique et institutionnelle.
Les premiers usages publics du terme ont une dimension militante et dénoncent une impunité structurelle. En Amérique latine, l’anthropologue mexicaine Marcela Lagarde parle ainsi de « crime d’État » pour qualifier les meurtres de femmes de Ciudad Juárez et la négligence persistante des autorités. Plusieurs pays ont depuis intégré la notion dans leur législation, reconnaissant que ces assassinats relèvent d’un phénomène social systémique et non de cas individuels.
Les organisations internationales ont également contribué à stabiliser l’usage du terme. L’Organisation mondiale de la Santé l’emploie dès 2012 pour qualifier les « gender-related killings of women and girls », tandis qu’ONU Femmes l’inscrit, dans ses rapports de 2022, dans la catégorie plus large des homicides liés au genre.
En France, malgré une forte diffusion médiatique et militante, le terme ne constitue pas une incrimination pénale autonome. Depuis 2017, le code pénal prévoit néanmoins une circonstance aggravante de sexisme, permettant de reconnaître qu’un crime peut être motivé par le genre de la victime. Cette évolution ne clôt pas le débat : certain·es juristes estiment que le droit français dispose déjà des outils nécessaires pour sanctionner sévèrement ces crimes, tandis que les associations féministes défendent l’importance de les nommer politiquement, afin d’en rendre visibles les logiques structurelles et de renforcer les politiques de prévention.
La perspective intersectionnelle invite enfin à complexifier l’analyse. Les travaux de chercheuses comme Rita Segato montrent que les féminicides prennent des formes différentes selon les contextes sociaux, économiques et coloniaux, les rapports de pouvoir imbriqués renforçant les vulnérabilités.
Reconnaître et utiliser le terme féminicide revient ainsi à refuser l’idée d’accidents isolés pour nommer un système. Nommer, ici, n’est pas un simple choix lexical, mais une manière de transformer les cadres d’intelligibilité des violences et d’exiger des politiques publiques adaptées.
Cette notice a été rédigée par des étudiant·es du master Études sur le genre.
Références
- Kelly, L. (1988). Surviving Sexual Violence. Cambridge : Polity Press.
- Lagarde y de los Ríos, M. (2006). Los cautiverios de las mujeres : Madresposas, monjas, putas, presas y locas. Mexico : UNAM.
- OMS – Organisation mondiale de la Santé (2012). Understanding and Addressing Violence Against Women: Femicide. Genève : World Health Organization.
Disponible en ligne : - ONU Femmes (2022). Gender-related Killings of Women and Girls. New York : UN Women.
- Russell, D. E. H. & Radford, J. (dir.) (1992). Femicide: The Politics of Woman Killing. New York : Twayne Publishers.
- Segato, R. L. (2022 [2016]). La guerre contre les femmes. Paris : Payot.
