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Normes amoureuses

La norme vient du latin norma qui signifie « équerre » : c’est à la fois ce qui est régulier, majoritaire, mais aussi ce que nous considérons comme « normal » dans un contexte socio-historique donné. La conscience d’un individu est marquée par les normes qui définissent le bien et le mal dans la société dans laquelle il évolue (Durkheim, 1992). La norme ne se révèle pas tant dans l’adhésion des personnes que dans ce qu’elles jugent déviant. Le philosophe Georges Canguilhem propose d’examiner ce qui est considéré comme pathologique pour révéler les valeurs de la norme (Canguilhem, 1996). Toute pratique perçue comme anormale fait l’objet de rappels à l’ordre et de sanctions, et nous indique ainsi où se situe le « normal ».
Les « normes amoureuses » sont les attentes, les scripts, et les règles tacites qui structurent la façon dont les individus vivent leurs relations dans le champ de la conjugalité et de la sexualité. C’est au sein de ces normes que se construisent les identités de genre, car la notion d’identité est « un résultat du travail individuel de conformation (ou de distanciation) avec les normes » (Clair, 2007). Les normes amoureuses se construisent dès l’enfance à travers « l’évidence hétérosexuelle » perceptible chez les enfants dès l’âge de six ans (Diter, 2023). Ce phénomène d’hétéronormativité a été mis en lumière par les mouvements lesbiens, gays et féministes dans les années 90 (Fidolini, 2019), grâce aux féministes lesbiennes radicales comme Adrienne Rich et Monique Wittig (Rich, 2010 ; Wittig, 2019). La norme a ainsi été questionnée depuis ses marges, au sein des groupes désignés comme « déviants ». Une journaliste polyamoureuse a par exemple conceptualisé l’« escalator relationnel » (Gahran, 2012) pour désigner les étapes socialement attendues chez un couple. La sociologue Isabelle Clair, de son côté, désigne l’hétérosexualité comme un « noyau normatif » chez les jeunes de toute classe sociale. Cependant, si la multiplication des expériences sexuelles est valorisée pour les garçons, elle fait l’objet d’un fort stigmate pour les filles, qui doivent impérativement lier sentiments, sexualité et conjugalité (Clair, 2023; Neyrand, 2018). Cette norme inscrite dans la structure de l’imaginaire social contemporain influence les aspirations à une conjugalité hétérosexuelle, cohabitante et amoureuse, chez les jeunes femmes (Amsellem-Mainguy, 2023).
Les mouvements sociaux (par exemple les mouvements féministes et queers de ces dernières années) peuvent bousculer les normes amoureuses et sexuelles. Les modes de vie hétérosexuels et homosexuels se rapprochent progressivement (Welzer-Lang, 2018), et l’écart entre les attentes sexuelles des femmes et des hommes se réduit : une sexualité non conjugale est désormais accessible aux femmes (Bajos et al., 2016; Bergström, 2025), qui gagnent notamment en agentivité par l’intermédiaire des applications de rencontres (Bergström, 2019). Les sociologues s’accordent à dire que le couple reste aujourd’hui une norme amoureuse forte, mais qui se concrétise matériellement aux alentours de l’âge de trente ans, après une longue période de diversité relationnelle (Bergström, 2025).

Cette notice a été rédigée par des étudiant·es du master Études sur le genre.

Références

  • Amsellem-Mainguy, Y. (2023). Les filles du coin. Paris : Presses de Sciences Po. « Chapitre 6. Vie amoureuse, sexuelle et conjugale ».
  • Bajos, N., Bozon, M., Beltzer, N., & Godelier, M. P. (2016). Enquête sur la sexualité en France : Pratiques, genre et santé. Paris : La Découverte.
  • Becker, H. S. (2020). Outsiders : Études de sociologie de la déviance. Paris : Éditions Métailié.
  • Bergström, M. (2019). Les nouvelles lois de l’amour : Sexualité, couple et rencontres au temps du numérique. Paris : La Découverte.
  • Canguilhem, G. (1996 [1974]). Le normal et le pathologique. Paris : Presses universitaires de France.
  • Clair, I. (2023). Les choses sérieuses : Enquête sur les amours adolescentes. Paris : Éditions du Seuil.
  • Diter, K. (2023). « La production de l’évidence hétérosexuelle chez les enfants », Actes de la recherche en sciences sociales, 249(4), p. 20 37.
  • Durkheim, É. (1992 [1925]). L’éducation morale. Paris : Presses universitaires de France.
  • Fidolini, V. (2019). « L’hétéronormativité », in Fondation Copernic (dir.), Manuel indocile de sciences sociales. Paris : La Découverte, p. 798 804.
  • Gahran, A. (2012). Solo Poly [Blog].
  • Neyrand, G. (2018). L’amour individualiste. Toulouse : Éditions Érès. Chapitre « Norme conjugale et conjugalités plurielles ».
  • Paugam, S. (2010). Les 100 mots de la sociologie. Paris : Presses universitaires de France.
  • Rich, A. (2010). La contrainte à l’hétérosexualité et autres essais. Éditions Mamamélis.
  • Welzer-Lang, D. (2018). Les nouvelles hétérosexualités : Hétéroqueers, candaulisme, polyamour, libertinage, exhibe, asexualité, pansexualité, hétéronorme, BDSM, non-genre, bi-genre, cis-genre, bisexualités, travestis, aromantisme. Toulouse. Éditions Érès.