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Incel

Le terme « incel » est un néologisme constitué de la fusion de l’expression « involuntary celibate » (célibataire involontaire). Il aurait été créé en 1997 par une internaute canadienne anonyme, sous le pseudonyme « Alana », dans le cadre de de son blog Alana’s Involuntary Celibacy Project. Ce site avait pour vocation de témoigner des difficultés rencontrées par les célibataires, et de former une communauté de soutien mutuel. Il était destiné à toutes les personnes vivant difficilement leur célibat, sans distinction de genre ni d’orientation sexuelle (Alana elle-même étant bisexuelle). Dans le courant des années 2000, des groupes d’hommes en ligne se sont progressivement appropriés ce terme, lui donnant sa connotation actuelle, misogyne, antiféministe et empreinte de suprémacisme masculin.

La mouvance incel peut être considérée comme une branche du masculinisme. Les hommes adhérant à l’idéologie incel s’auto-désignent par ce terme. Ils indiquent ainsi subir leur célibat, dont ils attribuent la responsabilité aux femmes. Ils considèrent en effet que les femmes refusent d’avoir des relations intimes avec eux en raison, le plus souvent, de leur apparence physique (qui, selon eux, ne correspond pas aux normes de beauté). Ils estiment donc les femmes responsables de leur célibat, voire de leur « misère sexuelle ». Ces hommes développent ainsi un rapport paradoxal aux femmes, combinant attirance physique et haine profonde. Ils véhiculent et entretiennent une image négative et très essentialisée des femmes, dépeintes comme superficielles, vénales et manipulatrices, ne portant leur attention que sur les hommes les plus séduisants, ayant un statut social élevé et une importante réussite financière. Leur haine est également renforcée par l’idée que l’accès au sexe est un droit, voire un dû, que les femmes leur refusent.

Ce milieu se construit et se développe quasi exclusivement sur Internet, sur des sites, des forums et des réseaux sociaux tels que Reddit, 4Chan ou Tiktok. Avec le temps, l’utilisation de ces plateformes a permis la création d’un univers fourni, d’un langage spécifique et de références foisonnantes. Tous ces codes rendent le contenu très opaque aux personnes non initiées, et favorisent le sentiment d’appartenance et de particularité. Certains emojis y prennent des significations particulières, des termes tels que les « Chad, Stacy et Becky », « normies », « alpha », « principe de Pareto », « VMS », « Hamster », incompréhensibles pour les néophytes, permettent de constituer un langage hermétique et de faire communauté. On retrouve également des références à la « théorie de la pilule noire ». Dans les milieux masculinistes, on observe la diffusion de la théorie des pilules bleues et rouges, empruntée à l’univers de Matrix des sœurs Wachowski (1999). Le héros de ce film, Néo, a le choix entre l’ingestion d’une pilule bleue, qui le confortera dans une vision erronée mais confortable de la réalité, ou d’une pilule rouge, qui le confrontera à la vérité, inconfortable et perturbante. Dans le milieu masculiniste, « avoir pris la pilule rouge » signifie avoir ouvert les yeux sur la réalité, à savoir une société dirigée par les femmes et les valeurs féministes, dans laquelle les hommes sont structurellement perdants. La notion de pilule noire est une version plus sombre et fataliste de la pilule rouge : d’une part, les incels considèrent leur vie affective et sexuelle comme définitivement perdue ; d’autre part, cette fatalité nourrit et justifie le déploiement de la violence envers les femmes, qu’il faudrait punir de l’affront qu’elles font à ces hommes.

Cette violence se traduit ainsi par des violences sexistes et sexuelles à l’égard des femmes, jusqu’à des meurtres voire des tueries de masse. La tuerie d’Isla Vista en 2014 par Eliott Rodger, ou encore la tentative d’attentat déjouée en 2025 à Saint-Etienne, sont quelques exemples des nombreuses violences parfois meurtrières perpétrées au nom de l’idéologie incel.

Cette idéologie liée aux idées d’extrême-droite connaît actuellement une recrudescence, en réponse aux mouvements féministes, par le biais des réseaux sociaux et de certaines plateformes Internet très peu modérées. Les sciences sociales ont commencé à étudier les masculinités dans leur ensemble à la fin du XXe siècle dans le milieu anglo-saxon, et plus récemment encore en France. La théorisation des masculinités a permis de mettre au jour différents enjeux, notamment autour de la violence viriliste. Les incels, quant à eux, sont devenus des objets d’études depuis peu, car ils constituent une mouvance bien particulière du masculinisme, particulièrement violente et en expansion depuis quelques années. Les politiques publiques prennent également le sujet très au sérieux, comme en témoigne un rapport de 2021 commandité par le réseau de sensibilisation à la radicalisation de la Commission Européenne. Il est également traité dans certaines œuvres de fiction, comme la série Adolescence (2025), acclamée par la critique et le public.

Cette notice a été rédigée par des étudiant·es du master Études sur le genre.

Références